En Haïti " les gateaux de boue " nourrissent les plus pauvres

Publié le par roselyne

Les gâteaux de boue en Haïti

 

Haïti : Les gâteaux de boue sont devenus le régime de base de nombreuses
familles pour qui la nourriture, dont les prix montent en flèche, est hors de
portée. Avec la pauvreté et les prix des produits d’importation qui explosent,
la moitié de la population meurt de faim.


À Cité Soleil, un des bidonvilles les plus pauvres de Port-au-Prince, la
fabrication de nourritures à base d’argile est devenu un des meilleurs moyens de
gagner de l’argent. Les gâteaux de boue sont les seuls aliments, imperméables à
l’inflation, que peuvent s’offrir les pauvres d’Haïti.

Au premier coup d’œil, l’affaire ressemble à une poterie prospère. Dans une cour
poussiéreuse, des femmes mélangent l’argile et l’eau et forment des centaines de
petits plats, puis les laissent sécher au soleil des Caraïbes.

C’est de l’artisanat brut et les produits finis sont irréguliers. Mais les
clients ne se plaignent pas. C’est Cité Soleil, le bidonville le plus connu
d’Haïti, et ces plats ne servent pas à mettre les aliments, ils sont les
aliments !


Cassants et sableux, et aussi révoltant que ça le paraisse, ce sont ce qu’on
appelle « les gâteaux de boue ». Pendant des années, ils étaient consommés par
les femmes enceintes, qui manquaient de calcium, comme un supplément plutôt
risqué et pas du tout reconnu médicalement, mais désormais, ces gâteaux sont
devenus un aliment de base pour des familles entières.

Ce n’est ni pour le goût ni pour les qualités nutritionnelles (un iota de sel et
de margarine ne permet pas d’oublier que ce n’est que de la terre et le
journaliste peut témoigner d’un arrière-goût persistant), mais bien parce que ce
sont les aliments les moins chers et que, de plus en plus, ils sont le seul
moyen de se remplir le ventre.

« Les gâteaux de boue stoppent la sensation de faim », indique Marie-Carmelle
Baptiste, 35 ans, une productrice, en regardant son stock disposé en rangées.
Elle n’a aucune illusion sur leurs attraits : « vous en mangez quand vous ne
pouvez pas faire autrement ».

Et ces temps-ci justement, beaucoup de gens ne peuvent pas faire autrement. La
crise pétrolière et alimentaire mondiale a touché Haïti plus durement peut-être
que les autres pays, poussant une population déjà engluée dans une extrême
pauvreté, vers la famine et la révolte. Les coupe-faim sont appelés « avaler du
Clorox », une marque d’eau de javel.

L’Organisation de l’Alimentation et de l’Agriculture des Nations Unies (FAO)a
prédit que la facture de la nourriture importée va grimper de 80 % cette année
pour Haïti, la plus rapide au monde. Les révoltes de la faim ont renversé le
Premier Ministre et ont causé 5 morts en avril. Des subventions d’urgence ont
limité les prix et ramené le calme mais le gouvernement, à court d’argent,
remonte les prix petit à petit. De nouveaux troubles sont attendus.

Selon les Nations Unies, deux tiers des Haïtiens vivent avec moins de 50 pences
(environ 0,65 cents) par jour et la moitié est sous-alimentée. "La nourriture
est disponible mais les gens ne peuvent pas se permettre de l’acheter. Si la
situation empire, nous pourrions rentrer dans une période de famine dans les 6 à
12 mois.", a déclaré Prospery Raymond, le directeur de l’association britannique
Christian Aid, dans le pays.

Jusqu’à récemment, cette nation des Caraïbes, qui rivalise avec l’Afghanistan
dans les statistiques consternantes concernant le développement humain, a montré
des signes de reprise : stabilité politique, de nouvelles routes et
infrastructures, moins de guerre des gangs. "Nous allons dans la bonne direction
et cette crise alimentaire menace le redressement," a indiqué Eloune Doreus, le
Vice-Président du parlement.


Quand la détresse augmente, la production de gâteaux de boue augmente aussi,
représentant aujourd’hui un indice officieux de la misère. Maintenant, même les
boulangers ont des difficultés. Transportée depuis des zones riches en argile, à
l’extérieur de la capitale, Port-au-Prince, la boue est plus chère mais les
gâteaux se vendent quand même à 1,3 pences l’unité, et restent le seul produit
qui ne connaît pas l’inflation. "Nous avons besoin d’augmenter nos prix mais
c’est aujourd’hui le dernier produit disponible et les gens ne le toléreront
pas," se lamente Baptiste, le boulanger de Cité Soleil.

Les gâteaux de boue sont vendus une Gourde pièce

Les vendeurs d’autres produits alimentaires qui ont augmenté leurs prix, se
retrouvent avec des stocks d’invendus. Dans le bidonville de Policard, un tas de
béton cassé, collé à un flanc de montagne, la famille Ducasse a triplé le prix
de ses beignets à cause de la montée en flèche des prix de la farine. "Nos
ventes ont été divisées par deux", raconte Jean Ducasse, 49 ans, en poussant du
doigt son plateau de marchandises desséchées.

Les signes de la crise sont visibles partout. Une organisation d’aide
alimentaire a signalé que le nombre de gens qui ont besoin d’aide a triplé. Dans
un centre alimentaire, dans le bidonville de Fort Mercredi, des femmes
terriblement maigres bercent des enfants aux cheveux jaunis, un symptôme de
sous-alimentation. "Maintenant, nous devons nourrir les mères en plus des
bébés," indique Antonine Saint-Quitte, une infirmière.

Dans les zones rurales, la situation semble encore pire, provoquant une dérive
continue vers les bidonvilles des villes et leur mirage d’opportunités. Lillian
Guerrick, 56 ans, une fermière qui survit près de Cap Haïtien, a du retirer ses
sept petits-enfants de l’école car il n’y avait pratiquement plus d’argent pour
se nourrir, une fois les frais scolaires payés. "Je n’avais pas le choix,"
dit-elle, un peu sur la défensive, au milieu des tiges de maïs flétries.

Des témoignages anecdotiques suggèrent que la présence des élèves en classe a
fortement chuté et que ceux qui viennent en classe, sont parfois trop affamés
pour se concentrer. "Je fais des plaisanteries en classe pour stimuler mes
étudiants, pour les réveiller", raconte Smirnoff Eugène, 25 ans, professeur à
Port-au-Prince.

Les frontières avec la République dominicaine sont bloquées par des foules de
marchands à la recherche du meilleur prix chez leurs voisins relativement
prospères.

"Bip bip, poussez-vous !" hurle un adolescent, en nage, les veines gonflées,
alors qu’il pousse péniblement une brouette remplie d’oignons à travers la
foule, sur le pont de la frontière d’ Ouanaminthe.

Les souffrances d’Haïti proviennent de la tendance de l’économie mondiale à
déterminer des prix élevés pour le pétrole et l’alimentation. Et ceci s’ajoute à
l’envoi réduit d’argent à leur famille, par les migrants, affectés par le déclin
aux USA. Ce qui rend le pays encore plus vulnérable est sa presque totale
dépendance envers l’importation de denrées alimentaires.

L’agriculture intérieure est un désastre. Les forêts ont été brûlées et coupées
pour l’agriculture et la production de charbon ; ce qui a dégradé les sols. Et
les sous-investissements chroniques ont rendu les infrastructures rurales, au
mieux chancelantes et au pire, inexistantes.

Les souffrances ont été aggravées par une décision, dans les années 80, de
hausser les droits de douane, alors que les prix internationaux étaient plus bas
et inondaient le pays avec des légumes et du riz importés, bon marché. Les
consommateurs étaient gagnants et le FMI a applaudi mais les agriculteurs du
pays ont fait faillite et la vallée de l’Artibonite, le grenier du pays, a été
atrophiée.

Maintenant que les prix des produits importés ont grimpé en flèche, le
gouvernement a juré de reconstruire l’agriculture en ruine mais c’est une tache
herculéenne étant donné les ressources limitées, les sols dégradés et les
conflits de propriété.

Il y a cependant un précédent qui permet un espoir. Une franchise en expansion
de laitiers locaux, connue sous le nom de Let Agogo (Lait à gogo en créole) aide
les petits fermiers à transporter et vendre leur lait, créant ainsi des emplois
et des revenus et permettant à Haïti de réduire de 20 millions £ [=26 millions
€] par an, sa facture d’importation.

Le Président René Préval a salué ce projet et encouragé à suivre ce modèle mais
Michel Chancy, la force motrice de Veterimed, une organisation non
gouvernementale qui soutient les laitiers, s’est montré méfiante. "Pendant 20
ans, les politiciens nous ont parlé de faire revivre l’agriculture mais ils
n’ont, en fait, rien fait. Si cette crise alimentaire les force à agir alors
c’est une grande opportunité." Avec un grand "si", a-t-il rajouté.

Promenez-vous sur la plage le matin et vous verrez des Haïtiens regarder
l’horizon azuré de l’océan, et rêver d’un ailleurs. Ils sont extrêmement fiers
de leur histoire et d’avoir vaincu l’esclavage et le colonialisme mais
aujourd’hui, les USA, les Bahamas ou la République Dominicaine (n’importe où
sauf chez eux) semblent être la meilleure solution.

La seule chose qui empêche l’exode aux USA sont les patrouilles des garde-côtes,
déclare Herman Janvier, 30 ans, pêcheur au Cap Haïtien, un lieu de contrebande.
"Les gens veulent partir d’ici. C’est comme si nous étions déjà morts."

La dernière fois que Janvier a essayé de passer la frontière, il a été arrêté et
interné dans la baie de Guantanamo. "Je leur ai proposé de m’engager dans
l’armée américaine. Je leur ai proposé de nettoyer leur base. Ils ont refusé.
Alors me voici à nouveau ici, sur un bateau sans moteur, à faire ce que je peux
pour survivre".

Source : The Guardian
Traduction : Isabelle Rousselot, révisé par Fausto Giudice 
 
 
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