Claude Lorius pessimiste sur l'avenir de la planète
Le point de vue de Claude LoriusNé en 1932 à Besançon, père de la glaciologie moderne, Claude Lorius doit
recevoir, mercredi 12 novembre, à Tokyo, le prix Blue Planet, l'une des plus
prestigieuses récompenses internationales dans le domaine de l'environnement. En
1987, avec Jean Jouzel et Dominique Raynaud, il a été le premier à exploiter la
présence de CO2 dans les carottes de glaces polaires pour établir un lien
expérimental entre changements climatiques et concentrations des gaz à effet de
serre.
- Un peu plus de vingt ans après vos travaux publiés en 1987 dans la revue
Nature, tout le monde se pose la question : est-ce réversible ?
- Honnêtement, je suis très pessimiste... Sur les CFC (chlorofluorocarbures), on
voit bien que l'arrêt de leur utilisation a permis de réduire le trou dans la
couche d'ozone, mais en ce qui concerne la crise climatique, on sait que même si
on stabilisait aujourd'hui les émissions de CO2, ce gaz à effet de serre ne
disparaîtrait pas pour autant.
Il est là pour un moment...
Il est difficile de dire si on a dépassé les limites, mais il est évident qu'on
va subir un réchauffement : on prévoit d'ici la fin du siècle un bond climatique
qui pourrait être équivalent à celui que la planète a franchi en dix mille ans
pour passer de l'âge glaciaire à l'holocène ! Et je ne vois pas que l'homme ait
actuellement les moyens d'inverser la tendance.
- Poussant jusqu'au bout la logique d'un dérèglement du climat, certains
évoquent aujourd'hui le retour d'une ère glaciaire. Est-ce envisageable ?
- Dans un certain nombre de milliers d'années... Aujourd'hui, c'est totalement
hors de propos ! Les périodes de réchauffement et de glaciation montrent des
cycles de 100 000 ans, dus à la trajectoire de la Terre autour du Soleil en
suivant une ellipse qui s'altère très légèrement, mais suffisamment pour
modifier le climat sur ces très longs termes. Ce qui est nouveau, et que nous
avons montré avec l'analyse des bulles d'air emprisonnées dans la glace, c'est
que désormais l'homme, en multipliant les gaz à effet de serre, a accéléré un
cycle de réchauffement sur un très court terme.
- Rapide, irréversible... Cela ressemble tout de même à un scénario catastrophe.
- Je ne crois pas que l'homme va disparaître. Les paysages vont changer, les
glaciers vont fondre : la liste des impacts est impressionnante parce que, sur
cette question, tout est interdépendant... Ainsi, si le permafrost - ce
couvercle de glace qui recouvre les sols arctiques - fond, il va libérer du
méthane qui, en retour, va accentuer l'effet de serre et aider ainsi à la fonte
des glaces. Et plus la surface de celles-ci diminue, plus leur pouvoir
réfléchissant disparaît, amplifiant encore le réchauffement...
C'est sûr, nous aurons des catastrophes, des cataclysmes, des guerres. Les
inondations, les sécheresses, les famines s'amplifieront, mais l'homme sera
toujours là. Ce que nous devons comprendre, c'est que nous entrons dans une
nouvelle ère, l'anthropocène, où pour la première fois dans l'histoire de la
Terre, l'homme gouverne l'environnement. Il est la première cause des menaces et
modifications qui pèsent sur la planète : à lui de savoir ce qu'il veut en faire
et comment il va se comporter avec elle.
- Une nouvelle ère ?
- L'idée n'est pas de moi, mais elle est essentielle dans la compréhension des
évolutions du monde dans lequel nous vivons. C'est le Prix Nobel de chimie Paul
Crutzen, qui - le premier - a associé le début de l'anthropocène à
l'augmentation des concentrations en CO2 telle que l'a montrée l'analyse des
glaces. Mais cet impact humain ne concerne pas seulement le climat. L'occupation
des sols, l'utilisation des ressources, la gestion de nos déchets sont autant
d'agressions à la planète qui relèvent de l'homme et le menacent.
Pour le réchauffement climatique, la question de l'énergie est le levier
essentiel. Au XXe siècle, alors que la population était multipliée par quatre,
la consommation d'énergie dont dépendent les émissions de gaz carbonique était
multipliée par 40 ! Certains affirment aujourd'hui que la courbe d'augmentation
de la population va se calmer. Sans doute. Mais la courbe de la consommation
d'énergie, elle, n'a aucune raison de plonger !
- Si l'homme est responsable, gardien de cette Terre, quels moyens a-t-il de la
sauver ?
- Pour le coup, ce n'est pas mon domaine de compétence... Je ne sais pas. Et
c'est là que réside mon pessimisme : je ne vois pas comment on va s'en sortir.Le problème majeur est la question de l'énergie. Il faut arriver sur ce plan à
une gouvernance internationale, mais ce n'est pas possible actuellement, ou en
tout cas je ne vois pas comment... Regardez le Grenelle de l'environnement !
C'était un bel effort, mais au final, il n'y a pas l'argent suffisant pour mener
une politique efficace à court terme... La moindre velléité de mettre une taxe
sur les 4×4 rend les politiques fébriles de devenir impopulaires... et ce n'est
pas en habillant Total en vert qu'on va changer quoi que ce soit.
- N'existe-t-il pas de possibilité d'un nouvel ordre économique basé sur le
développement durable ?
- Le développement durable est une notion à laquelle je ne crois plus. On ne
peut pas maîtriser le développement. Et pour être durable, il faudrait être à
l'état d'équilibre, or cet équilibre n'existe pas. C'est un terme trompeur.
Avant, j'étais alarmé, mais j'étais optimiste, actif, positiviste. Je pensais
que les économistes, les politiques, les citoyens pouvaient changer les choses.
J'étais confiant dans notre capacité à trouver une solution. Aujourd'hui, je ne
le suis plus... sauf à espérer un sursaut inattendu de l'homme.
Propos recueillis par Laurent Carpentier
Article paru dans l'édition du Monde du 12.11.08.
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